Langues étrangères: ne pas renforcer la barrière de rösti

Si nous tenons toujours à notre quadrilinguisme de la Suisse, la première langue étrangère doit impérativement être une langue nationale.

Par Thomas Minder (Conseiller aux Etats, SH, indépendant), publié dans les « Schaffhauser Nachrichten » du 23. août 2014 (Text auf Deutsch).

RöschtigrabenA l’heure même où sonne la rentrée des classes, le débat sur l‘enseignement des langues étrangères est une fois de plus relancé. Contre la volonté de son gouvernement, le canton de Thurgovie ne veut plus qu’une seule langue étrangère à l’école primaire: l’anglais. Notre conseil cantonal schaffhousois a récemment transmis un postulat proposant plus ou moins la même idée. Il ne tranche pas la question de savoir si la première langue nationale doit être l’anglais ou le français.

Obwald et Saint-Gall s’engagent dans la même direction. Depuis six ans, les écoliers du canton de Schaffhouse apprennent l’anglais à partir de la 3e année primaire. En 2004, la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP/EDK) a décidé que deux langues étrangères seraient enseignées dans les écoles primaires.

De plus, un mastodonte de la politique de la formation est à l’ordre du jour – le Plan d’études 21 (Lehrplan 21). D’ici à la fin de 2014, celui-ci doit concrétiser l’article constitutionnel 62 sur l’harmonisation de l’instruction publique. Le Plan d’études 21 demande explicitement que la première langue étrangère soit enseignée à partir de la 3e année et la deuxième langue étrangère à partir de la 5e année primaire. Et c’est aussi très bien ainsi. Bien que la souveraineté en matière de formation appartienne aux cantons, les paramètres les plus basiques devraient être formulés par la politique nationale (Parlement et peuple).

Je considère donc que les efforts déployés par la Suisse orientale vont dans la mauvaise direction. En effet, pour le bien de la cohésion nationale, c’est le français qui doit rester la première langue étrangère pour nous, Suisses alémaniques, tout comme l’allemand pour les Suisses romands. Cette décision de pure politique institutionnelle doit primer le facteur temporel – autrement dit: la question de savoir quand on doit concrètement commencer d’apprendre les langues étrangères. Certes, le français est plus difficile à apprendre et moins utilisé que l’anglais. Si nous tenons toujours à notre quadrilinguisme, la première langue étrangère doit toutefois impérativement être une langue nationale.

L’anglais (et donc aussi son américanisation) a considérablement accru son influence du fait de la globalisation – par les nouveaux médias, Internet et Facebook, mais aussi par l’ouverture des frontières et les possibilités de voyager qui s’offrent aux plus jeunes générations. Ce changement n’est, en soi, pas à déplorer. Mais il ne profite pas particulièrement à la Suisse, nation portée par une volonté politique commune, ni à son identité, sa culture, ses valeurs, ses traditions et sa cohésion. En fin de compte, c’est avant tout l’économie (internationale) qui tire profit de l’anglais précoce. A titre personnel, j’attache plus d’importance au français pour le développement social et l’esprit de corps dans notre pays.

Ma fréquentation de l’Ecole supérieure de commerce de Neuchâtel ainsi que mon cursus MBA à l’école jésuite de la Fordham University, à New York, m’autorisent à porter un regard nuancé sur l’importance de ces deux langues étrangères. En tant qu’entrepreneur et politicien, mais aussi en tant que citoyen, j’ai affaire à ces deux langues tous les jours. Au Conseil des États, chacun-e intervient dans sa langue maternelle; même durant les séances de commission, rien n’est traduit. Et c’est aussi très bien ainsi. Cela nous pousse, nous les parlementaires, à perfectionner nos connaissances linguistiques si nous voulons comprendre nos collègues – ou même simplement nous faire entendre.

La maîtrise des langues, dans un environnement où fait rage une vive concurrence, a et conservera pour un pays pauvre en matières premières comme la Suisse une importance cruciale. Malgré un nombre élevé d’enfants de migrants, pour qui l’allemand lui-même représente déjà la première langue étrangère, un nivellement par le bas serait catastrophique.

Tant l’anglais que le français – auxquels on pourrait d’ailleurs ajouter l’italien – doivent conserver leur place dans notre système scolaire performant. Si l’on veut éviter que la barrière de rösti ne se renforce, le français doit toutefois rester le premier choix.

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